La mère au bois dormant.

Vendredi, on va m'endormir, tu vois.

Rien de bien méchant, ne t'inquiète pas, on va aller chercher dans mon corps un petit truc qui s'est niché là et qui s'est trompé d'adresse, pour qu'il ne vienne pas me taquiner de l'intérieur dans les années à venir.

On va lui dire casse-toi gars, t'es pas le bienvenu, t'as rien à faire ici, Mumu elle a un tas de trucs à faire encore et t'es pas au planning, dégage mec.

Ta mère est un peu une guerrière, t'as vu, depuis bientôt 5 ans que tu la pratiques de l'extérieur, sans compter les 9 mois où tu as vu l'envers du décor et que tu as suivi - bien obligée - ses moindres mouvements de l'intérieur du dedans.

Ce vendredi, mon bébé qui n'est plus un bébé, on m'endort et on va me réveiller, 45 petites minutes plus tard, plus légère et avec la dernière mise à jour de mon logiciel.

Je suis déjà rafistolée, un peu : j'ai une épaule bionique, un nez en titane, un appendice guillotiné, et à ta naissance on m'a même planté une épée dans le dos pour que je ne souffre pas le martyre quand on a accéléré ta venue parce que tu n'allais pas très bien dedans.

Je suis une guerrière.

Et j'ai drôlement peur, mon cher bébé grand.

J'ai peur parce que si j'ai déjà traversé tant, et bien plus grand que cela, c'était avant toi.

Avant ce jour-là où j'ai attrapé tes épaules qui sortaient de moi pour te poser sur mon ventre et rencontrer cet amour indescriptible, débordant, incommensurable.

Avant ce jour-là où je ne soupçonnais pas encore quelle incroyable petite fille tu allais devenir.

J'ai peur comme on a peur quand on n'est pas la seule personne à dépendre de sa propre vie.

J'ai peur pour toi, mon petit grand amour.

C'est moi qu'on endort et qu'on découpe, et c'est pour toi que j'ai peur.

Si tu dois un jour être anesthésiée à ton tour, je crains qu'il ne faille me plonger d'abord dans un coma artificiel pour t'arracher de mes bras.

C'est moi qu'on endort et je n'ai jamais eu si peur de ne pas me réveiller.

C'est idiot, je le sais, tu sais.

On est en 2015, je suis une ancienne infirmière, et je suis surtout une telle (com)battante, je sais bien que ça n'arrivera pas.

Et pourtant, j'ai tellement peur.

Alors je le dis, et je l'écris, pour que ça ne reste pas dedans niché on ne sait où.

Parce que les guerrières, elles ont peur, aussi, peut-être que c'est pour ça qu'elles en font tant, qu'elles vont tant de l'avant.

Elles ont peur de mourir avant de finir toutes leurs missions.

Et des missions, j'en ai plein dedans mon escarcelle, grand amour de ma life.

J'ai surtout la grande mission de te tenir la main pour toute la vie.

Toute la mienne, et aussi longtemps que possible de la tienne.

Alors bien sûr, je vais me réveiller, et tout ira bien.

Je vais me réveiller toute seule comme une grande sans prince charmant car il n'existe pas - je te parlerai bientôt de ça plus en détail, même si j'avoue que ton amoureux y ressemble à s'y méprendre - ma main dans celle de Souad, ma soeur de coeur.

Bien sûr, je vais avoir peur, encore, et ceux que j'aime me tiendront la main pour qu'elle tremble moins, tandis que tu tiendras celle de ton papa qui ne le dit pas mais qui n'aime drôlement pas voir son co-parent passer sur le billard...

Bien sûr, je vais me réveiller, et j'irai bien.

Mais ça ne coûte rien, n'est-ce pas, d'écrire ici que tu es le plus grand amour de toute ma vie, et que si j'avais une DeLorean à remonter le temps, je recommencerais TOUT pareil ?

Même les 25 kilos de grossesse, et tout le reste des montagnes - pas seulement de gras - que j'ai eu à surmonter depuis que tu es là.

Parce que j'ai appris, beaucoup grâce à toi, tellement grâce à toi, à transformer même le dur en doux, et je ne te remercierai jamais assez d'avoir contribué à faire de moi celle que je suis aujourd'hui.

Voilà, maintenant je peux les laisser m'endormir tranquille, me réveiller shootée aux anesthésiants et faire une de ces blagues dont on rira encore dans 30 ans, et prendre le temps de t'apprendre tout ce que j'aurais aimé qu'on m'apprenne avant, comment on s'aime fort en se regardant droit devant dans la glace, et comment on fait pour trouver son propre chemin le sourire aux lèvres.

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