Plus une seule fois.

21 avril 2002. 


Je travaille, ce week-end là, comme un week-end sur deux à cette époque. 

Je suis un jeune infirmière puéricultrice en cancérologie pédiatrique. 

Le dimanche il y a toujours une ambiance particulière dans le service, quelque chose de familial et presque léger, les jours où le drame ne s'abat sur aucune de "nos" familles.

On rit beaucoup, ce jour-là, c'est un jour calme, un de ces dimanches où l'on arrive à prendre plus de temps pour ce qu'on aime : échanger avec les familles, rire avec elles, prendre le temps des soins. 

Manger en équipe.

Et puis ce soir là, en fin de service, la nouvelle tombe et nous écrase.

Pour la première fois de l'histoire de cette Vème république déjà vacillante, le parti de la haine est au second tour.

Je me souviens du visage effaré des parents de la belle petite Marguerite, à qui on aura la douleur de dire au revoir quelques semaines plus tard.

Je me souviens des parents de Venceslas dans le couloir, qui ne perdent pas le sourire. Ils sont d'origine africaine et ils ne sont pas si étonnés, ils ont senti le vent tourner.

Les heures, les jours qui suivent, c'est à  la fois et le chaos et une mobilisation à toute épreuve. 

Je me souviens de mon boyfriend de l'époque qui me court après avec mon manteau pendant une manif où je hurle malgré 39° de fièvre.
Je me souviens du "1ère, 2ème, 3ème génération, nous sommes tous des enfants d'immigrés !" qu'on scande tous.
Nous sommes tellement nombreux dans les rues.

Il n'y a plus, depuis, une seule fois où la date du 21 avril ne me colle un frisson d'effroi des pieds à la tête.
Plus une seule fois. 

15 ans après, je n'ai pas commis la folie d'aller marcher avec un tendon d'Achille en plastique, et je vous écris ces quelques lignes au bar d'un de mes QG où tout le monde se mélange, le cul sur un tabouret de bar et la jambe gauche sur un autre.

Si le parti de la haine a changé de visage(s) et a réussi à laisser croire qu'il serait un mal pas si grave, voire nécessaire, ou même un parti enviable au service du peuple à certains désabusés des politiques actuelles - et comme je comprends, que l'on en soit écoeuré - je n'ai pas changé de valeurs ni de combat.

Je m'appelle Muriel Ighmouracène.

Je porte le nom de ce grand-père descendu d'une famille royale qui est venu de ses sublimes montagnes de grande Kabylie mélanger sa culture à celle de ma parisienne de grand-mère, et m'offrir une partie de qui je suis.

J'ai grandi dans le 93, entourée de gens de toutes cultures, de toutes origines, de tous tempéraments, de toutes religions. 

Ça m'a ouvert l'esprit et appris tellement.

J'ai grandi dans un univers où le mélange est la norme.

J'ai aimé ça follement et je me suis toujours considérée comme une citoyenne du monde. 

Quand j'étais petite, je croyais que plus tard, nous serions tous métis, tous mélangés. 

Et tous unis, du coup.

Je sais, je sais, ça paraît tellement utopiste et ridicule, à présent.

Ma fille est délicatement métissée. 

Aujourd'hui je suis pas place de la République mais j'ai la République en plein coeur.

Je ne participe à aucun des débats stériles et enflammés des réseaux sociaux, car je n'en ai ni le temps, ni l'envie, car je ne crois pas qu'on convainque qui que ce soit de quoi que ce soit dans ces conditions, dans ce contexte, de cette façon.

En revanche j'ai besoin de dire, de crier haut et fort que j'irai voter dimanche prochain, bien que le candidat pour lequel j'avais voté au premier tour ne soit pas au second.

J'irai voter contre le racisme, la xénophobie, la haine, la division.
J'irai voter pour que les droits des minorités ne soient pas encore plus bafoués qu'ils ne le sont à présent. 

J'irai voter pour que les droits des femmes en général et celui à disposer de leur corps en particulier ne soient pas anéantis. 

J'irai voter en boitant avec mon tendon d'Achille en mousse, mais sans la moindre hésitation. 

J'irai voter avec la même rage qu'il y a 15 ans, la même certitude que j'entrerai en résistance s'il le faut, et même si c'est imparfait, même si ce n'est encore pas pour le candidat que j'ai choisi, et même si je crois qu'il est temps de grands changements politiques et sociaux, c'est toujours contre celui que je ne choisirai JAMAIS de la vie, quelle que soit l'image qu'il s'achète.

Vous ferez bien ce que vous voulez, je n'ai de leçon à donner à personne. 

Mais, pour moi, il n'est pas question de réclamer mes droits de citoyenne si je n'en accomplis pas les devoirs quand il est temps. 

Le 7 mai, pour moi, il sera grand temps.

Et j'espère profondément que nous serons nombreux à en penser autant.

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