Et le rose, aussi.

Il n’y a pas de schéma.

Pas de modèle.

Parfois je me lève dans un monde où je suis la seule mère qu’il me reste et tout va bien.

D’autres jours c’est comme si je redécouvrais l’immensité du vide sous mes pieds, comme si j’étais encore dans cette chambre là, ce 24 janvier là, juste elle et moi, ma main caressant son front, et qu’en fermant fort les yeux et en me concentrant bien je pouvais trouver un moyen magique d’en changer l’issue, comme ces trucs cachés dans les jeux vidéos, comme un cmd + Z allez les gars on annule la mort de mère, c’était une mauvaise blague on est bien d’accord que ça se peut pas, allez on revient 2 ans en arrière et on profite de chaque minute qu’il reste avec elle, on va à tous les concerts de sa chorale, on lui colle aux baskets comme si on avait 6 ans, on lui dit tous ces mots qu’on lui a si peu dit avant ce 24 janvier là, avant ces 8 jours et ces 8 nuits à être aux côtés de cette âme sur le point de s’envoler, avant ce jour là où on lui a dit tu peux y aller maman je suis prête, alors que non, pas du tout, pas encore, pas maintenant, pas si vite, pas déjà.
Tellement trop tôt, même 40 ans après.
Mais quand tu aimes tu ne forces pas ceux pour qui il est temps de partir à rester.
Tu leur ouvres la porte, tu souris et tu t’écartes de leur chemin pour les laisser sortir avec ton amour dans la poche.
Ça tangue, ça bouge, ça remue.
Ça grandit dedans.
Il y a plus de force, plus de chagrin, plus de rage de vivre, plus de profondeur, plus d’envie, plus de douleur, plus d’amour.
Ça se transforme.
Je me transforme.
Souvent que je me dis qu’elle est bien faite, cette vie, quand tout se passe dans l’ordre.
La mère qui s’en va part en laissant tellement derrière.
La mère qui s’en va a laissé derrière elle une graine qui n’a de cesse de pousser même quand elle ne peut plus l’arroser.
Elle disait souvent que j’étais une belle plante.
Et c’est beau à vivre quand on est mère soi-même.
Et c’est beau de vivre encore plus fort quand on a traversé ce qu’on a tellement redouté toute sa vie.
Il y a plus de sensibilité, plus de combativité, plus de fragilité, plus de sérénité.
Ça transforme.
Ça apprend qu’il faut laisser le temps au temps, à lâcher prise, à accepter que cette fois-là, non, on n’ira pas plus vite que les autres, ou alors on passera à côté du deuil, prochain épisode dans 3 secondes, next.
Ça apprend à se laisser traverser par le chagrin et à vivre avec, à lui faire une place, dedans et dehors.
À en faire du terreau.
À s’aimer comme on est et comme on a été, avec le noir et le blanc et le gris.
Et le rose, aussi.

Il n’y a pas que le rouge dans la vie.
J’ai perdu mon écriture, et puis j’ai perdu mon humour, et puis j’ai perdu la foi.
Et puis les trois à la fois.
Ça a bougé, secoué, remué.
Ça revient, ça repart.

Et tout me va, parce que je mue, je mute.
Émue.

Avant d’enfiler une nouvelle peau l’ancienne doit craqueler, forcément.

L’éclosion, bientôt ?
Bientôt.
Ou bien tard.

Un jour, c’est sûr.

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