Parfois je câline des pâtes.

Ce matin, comme tous les matins, je descendais à vélo des sommets de mon sweet home à la vallée de mon accomplissement, le long de cette longue rue à la pente presque vertigineuse, le vent dans les yeux les cheveux la bouche.


Et j’ai fermé les yeux un instant.

Et j’ai eu envie d’appeler « Maman » de toutes mes tripes, de ce cri qui fait mal comme un 24 janvier.


J’ai juste crié dedans pour qu’on ne se dise pas dans le quartier elle est folle cette maman aux cheveux rouges avec son vélo vert, pour que je ne me retrouve menottée à l’Infirmerie Psychiatrique de la Préfecture de Police de Paris, l’I3P comme ils disent, où j’avais découvert la misère et la folie du monde lors d’un stage de l’école d’infirmière, dans mon autre vie, pour que les autres parents invitent toujours ma fille aux anniversaires de leurs enfants, pour qu’une assistante sociale ne vienne pas un jour sonner à ma porte en me disant que je suis une mère en plastique.


Et puis au feu rouge les larmes ont coulé d’un coup, grosses, denses, brûlantes, elles ont roulé plus vite que moi et mes grandes roues dans la descente.
Et l’orage est passé.


J’ai l’humeur comme un temps breton, un instant le gros nuage noir m’écrase et il pleut fort, la minute d’après le ciel est bleu et le soleil m’inonde.


Sans préavis.

 

Une minute j’ai le cœur qui se décroche et tombe dans le néant, il se déchire, et puis il se remet à sa place comme si de rien n’était et tout va bien.

Parfois je m’écoute parler de tout ça avec tellement de détachement que je me dis qu’on doit croire que je m’en fous, et puis je tombe sur un paquet de pâtes lettres qu’elle avait acheté pour ma fille et je fonds en larmes, le paquet de pâtes contre ma joue.


Parfois je câline des pâtes.


On devrait avoir le droit d’avoir l’air dingue quand on est en deuil.

On devrait avoir le droit de devenir juste un peu dingue pour quelque temps.

On ne devrait pas recevoir ces regards-là quand on marche dans la rue avec le corps qui brûle de partout.


On devrait pouvoir aller et venir dans le monde au gré de nos envies, nous jeter à corps perdu dans la vie quand l’élan est plus fort que tout, et nous cacher pour des jours contre les lames de notre parquet les autres jours.


On devrait avoir le droit d’être triste et de le montrer et que ça ne fasse pas pute, Attention Whore, indigne, impudique.

 

On devrait pouvoir partager cela avec naturel.


Alors on est comme on a envie d’être en dedans, et dehors on continue à se maquiller à sourire à mettre des bijoux, et peut-être que c’est à force de se comporter comme si on était vivant qu’on le redevient complètement.

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