Politiquement correct.

Je me demande si c'est politiquement correct de parler du cortège de petits bonheurs que le deuil amène.

Celui de retrouver ceux qu'on chérit et qu'on ne trouve jamais le temps d'aller voir.

Celui de faire une photo de famille sourire aux lèvres après un jour si triste.

Celui de passer une vidéo de maman qui chante et d'entendre des dizaines de personnes se mettre à chanter spontanément avec elle.

Celui d'être tellement chouchoutée par ceux qui nous entourent.

Protégée, préservée, privilégiée.

Pour un temps.

Comme s'ils essayaient d'empêcher la vie de te taper encore dessus.

Pas tout de suite, un peu de répit, bordel.

Celui d'entendre ceux qui l'aiment dire tout le bon qu'elle a fait autour d'elle, et en découvrir tellement qu'on ignorait.

Celui des fous rires désespérés : quand on se demande s'ils vont sortir une visseuse électrique pour fermer le cercueil.

Quand on trouve qu'un des prêtres ressemble à Sam dans Game Of Thrones.

Quand on tombe sur nos looks à la Madonna ou nos têtes de 1ers communiants en plongeant dans les photos de famille.

Est-ce que c'est politiquement correct, aussi, de dire qu'une partie de nous est soulagée.

Soulagée d'avoir traversé ce cauchemar qu'on redoute depuis l'enfance, et d'avoir tenu bon.

Soulagée d'avoir été là, d'avoir veillé à tenir la souffrance à distance d'elle, d'avoir fait des choix difficiles en n'oubliant jamais ce qu'elle aurait souhaité, de l'avoir bercée d'amour jusqu'à la dernière seconde, de lui avoir dit tellement de lumière.

Soulagée d'être toujours debout.

D'être restée digne.

D'être restée forte.

D'être surprise de traverser cette épreuve comme je la traverse, d'y gagner tellement, quand j'ai perdu autant.

De vivre ce deuil si intensément, et de réussir en même temps à tenir le cap lumineux que j'ai choisi, celui d'accepter d'être, déjà, la matriarche, la plus âgée de la lignée de femmes à laquelle j'appartiens, celle qui garde la force de toutes celles d'avant pour la transmettre décuplée à toutes celles d'après.

Et c'est sans doute la conscience soudaine de cette responsabilité, de cette mission, qui me fait m'accrocher si fort.

Qui me fait réaliser seulement maintenant à quel point je lui ressemble.

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